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La liberté d'expression toujours plus menacée

La liberté d’expression, droit fondamental garantissant la démocratie et une multitude de libertés, est attaquée de plus en plus dans de très nombreux pays du monde. Quatre pays très influents sont à la manœuvre pour bâillonner leurs populations : la Chine, la Russie, l’Iran et la Turquie.


En France, la liberté d’expression est généralement considérée comme un droit fondamental, presque au même titre que la possibilité de respirer, de boire, de marcher … Et pourtant nous oublions souvent que c’est un concept nouveau pour le plus grand nombre, qui a tout juste plus de 200 ans, ayant émergé difficilement depuis, en Occident essentiellement. Un droit quasiment inespéré, qui, déjà peu appliqué de par le monde en notre période contemporaine, est encore plus menacé ces dernières années. Notamment par les coups de boutoir de 4 pays très influents de la planète, la Chine, la Russie, l’Iran et la Turquie, qui travaillent souvent de concert pour s’attaquer au leadership des États-Unis, aujourd’hui affaibli.


Nous devons nous rappeler que la liberté d’expression a été l’exception et non la règle, au minimum pendant plus de 5000 ans, tout au long de l’Histoire mondiale, qui a débuté avec la découverte de l’écriture.

Pharaons tout-puissants, empereurs tyranniques, sultans sans pitié, monarques dominateurs, seigneurs arbitraires, présidents dictateurs, dirigeants ayant tous pouvoirs … Ils sont des milliers de personnages quasi-divins ou d’hommes politiques à s’être succédés et imposer leur joug à plusieurs milliards d’êtres humains. La quasi-totalité des populations n’a pas eu le droit de s’exprimer librement pendant plus de 50 siècles, sous peine de sanctions souvent terribles. Ce droit fondamental n’a été proclamé fortement que vers la fin du XVIIIème siècle, lors des avènements de l’indépendance des États-Unis d’Amérique et de la Révolution en France, dont les déclarations solennelles ont essaimé dans d’autres pays.


La garantie de la démocratie et de l’égalité



Ce principe est aujourd’hui menacé, et il faut s’en inquiéter. Car la liberté d’expression est la base même d’énormément de possibilités qui s’offrent à nous, pour l’épanouissement de chacun : libertés de parler, d’écrire, de la presse, de s’informer, d’avoir accès à Internet, de s’associer, de se syndiquer, de se réunir, de manifester, de militer, d’enseigner, de croire, de pratiquer sa religion, de se faire respecter, de vivre sa vie, … Droits à l’égalité, de vote, de pétition, à la vie privée, à la sûreté de sa personne, à l’enseignement, à la recherche, à la culture, à la création, la liste est très longue … Et puis, la liberté d’expression est aussi garante d’une forme de régime politique qui apparaît le plus juste : la démocratie, dans laquelle, malgré toutes ses imperfections, la souveraineté appartient au peuple. Car sans liberté d’expression, comment remettre en cause les dirigeants et leurs erreurs ou injustices, souvent très nombreuses ?


Bien sûr, cette liberté ne vaut que si elle ne nuit pas de façon exagérée à la liberté d’autrui. Qu’elle ne porte pas aussi atteinte à la sûreté publique, à l’intégrité territoriale, à la sécurité nationale, à la prévention du crime, à la protection de la santé, de la réputation, des droits d’autrui, … C’est pourquoi les gouvernements démocratiques posent des limites à ce droit. La question est de savoir quand ils abusent de leurs censures, pour leurs propres intérêts. Le curseur est souvent difficile à positionner, d’où de multiples sources de polémiques.


Justement, dans les pays aux régimes autoritaires, nationalistes ou dictatoriaux, qui sont légions, notamment en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie, les dirigeants invoquent souvent de façon arbitraire, des outrages, mais aussi des conflits ou des attentats, pour sanctionner et réprimer certes parfois de façon nécessaire, mais aussi pour torturer, pour emprisonner longuement, voire pour condamner à la peine capitale. Dans de nombreuses nations, le blasphème, le fait de porter atteinte à la religion de l’État, peut conduire à de lourdes peines d’incarcération, ou même à la mort, comme en Arabie Saoudite, en Iran, au Pakistan, en Mauritanie ou au Nigeria.


Dans de nombreuses nations, le blasphème, le fait de porter atteinte à la religion de l’État, peut conduire à de lourdes peines d’incarcération, ou même à la mort, comme en Arabie Saoudite, en Iran, au Pakistan, en Mauritanie ou au Nigeria.

La Chine la plus dangereuse


Ce qui est nouveau ces dernières années est l’accentuation de la répression de la liberté d’expression. En premier lieu, la Chine, malgré la bonhomie souriante manifestée par son président Xi Jinping depuis maintenant plus de 7 ans, est épouvantable à cet égard. Ce despote règne sur un pays de 1,44 milliard d’habitants, et les surveille pour qu’ils vivent de façon « vertueuse ». Peu avant son arrivée à la magistrature suprême, l’empire du Milieu avait élaboré un texte faisant état des 7 périls - texte approuvé par le dictateur actuel - qui menaceraient la suprématie du Parti communiste. Les sujets que l’on ne peut pas discuter étaient et sont : les valeurs universelles ; la liberté de la presse ; la société civile ; les droits civiques ; les erreurs historiques du Parti communiste chinois ; le capitalisme de connivence au sein du pouvoir ; l’indépendance judiciaire. Pas étonnant que la Chine soit la championne toutes catégories de la censure tous azimuts : de la religion, des journalistes, de la radio, de la télévision, d’Internet, de toutes œuvres d’art, … Pas étonnant non plus qu’elle ait mis en place à partir de 2018 un système de crédit social des citoyens et des entreprises, qui note leurs « bonnes ou mauvaises conduites » par le biais de centaines de millions de caméras de télésurveillance de reconnaissance faciale, ou par des outils de surveillance de masse de données.


Pas étonnant non plus qu’elle ait mis en place à partir de 2018 un système de crédit social des citoyens et des entreprises, qui note leurs « bonnes ou mauvaises conduites » par le biais de centaines de millions de caméras de télésurveillance de reconnaissance faciale, ou par des outils de surveillance de masse de données.

Si les citoyens « se comportent mal », ils perdent des points, et se voient refuser par exemple des achats de biens et services, ou la liberté de circuler, … ou pour des entrepreneurs, l’accès à des crédits à des taux intéressants, à une fiscalité avantageuse, … S’ils sont de « bons élèves », ils pourront bénéficier de privilèges. Enfin, la Chine poursuit son œuvre de sinisation à marche forcée des peuples sous son contrôle, en détruisant brutalement les spécificités et les cultures des minorités tibétaines, ouïgours et mongols, et en s’attaquant aux démocrates de Hong Kong.


La Russie particulièrement agressive


La Russie de Vladimir Poutine apparaît également très dangereuse, et ne s’améliore pas avec le temps. Au pouvoir depuis maintenant depuis plus de 21 ans, le maître du Kremlin, qui a travaillé dans ses jeunes années 16 ans au sein du redoutable KGB, pour en devenir finalement le patron en 1998-1999 (devenu entre-temps le FSB), est aussi un grand maître de toutes les censures : de tous les médias, de toutes les œuvres d’art, de toutes les oppositions. Son pays n’est quasiment plus un état de droit : élections truquées, corruption à grande échelle, construction à son profit d’un palais pharaonique au bord de la mer noire (qui appartiendrait à un de ses amis oligarques), cyberattaques massives contre les entreprises occidentales, répressions brutales de manifestations pacifiques, suivies de nombreuses arrestations … Le « tsar de Russie » est aussi soupçonné d’assassinats politiques, même s’il dément avec aplomb, à chaque fois, toutes implications. Dernière tentative en date d’envergure, celle de l’empoisonnement en août dernier d’Alexeï Navalny, l’opposant politique majeur, qui n’a pu être sauvé in extremis qu’en s’enfuyant en Allemagne pour être soigné longuement. A peine revenu en Russie tout récemment, il a été emprisonné, puis condamné à trois ans et demi de prison ferme, sous un prétexte absurde.


La Turquie n’est pas en reste non plus, et se radicalise de plus en plus. Recep Tayyip Erdogan est au pouvoir depuis plus de 17 ans, et n’en finit pas de bâillonner la presse et les opposants de tout poil. Il considère les femmes inférieures aux hommes, s’attaque aux chrétiens dans son pays, impose un conservatisme islamique à un pays qui se voulait à l’origine laïque, il multiplie les conflits militaires avec ses voisins, voulant retrouver la grandeur passée de l’Empire ottoman. Le président vient même de signer un accord sinistre avec la Chine, cette dernière ayant ratifié un traité d’extradition des réfugiés ouïgours actuellement en Turquie. Ces musulmans turcophones du nord-ouest de la Chine seraient de l’ordre de 20 000 personnes sur le territoire d’Erdogan, on n’ose imaginer leur sort une fois expulsés dans leur pays d’origine …


L’Iran aussi et son guide suprême l’ayatollah Ali Khamenei, au pouvoir depuis maintenant plus de 31 ans, cadenasse plus que jamais sa population, et censure fortement la presse, avec l’aide de ses 200 000 gardiens de la révolution, toujours aussi fanatisés. L’État théocratique exporte aussi son pouvoir de nuisance en Irak, en Arabie Saoudite, au Liban … par des aides ou des actions militaires. Enfin, la nouvelle Perse entretient des liens forts avec la Chine : la République islamique vient d’affermer au géant communiste le champ gazier South Pars, le plus grand et le plus riche du monde (« Le Point », 7 janvier 2021). Faible espoir, un allègement des sanctions à l’égard de son pays pourrait advenir, avec l’arrivée de Joe Biden à la présidence des États-Unis, peut-être plus conciliant que Donald Trump.


Le Brésil inquiétant


Il ne faudrait pas non plus oublier l’arrivée tonitruante sur la scène mondiale d’un cinquième prédateur, le Brésil, avec la nomination de Jair Bolsonaro à sa tête il y a un peu plus de deux ans. Le « Trump brésilien », leader d’extrême-droite, ancien capitaine, nostalgique de la dictature militaire de 1964-1985, n’aime pas les femmes, les homosexuels, les journalistes, les défenseurs de l’environnement, les amérindiens, et le fait comprendre en faisant brûler méthodiquement des milliers de kilomètres carrés de la forêt amazonienne, expulsant ainsi les indigènes, pour les remplacer par ses amis, les grands de l’agro-industrie. De plus, il a nié pendant longtemps la dangerosité du Covid-19, et a le triste privilège de diriger le deuxième pays au monde touché par la pandémie en 2020, avec 200 000 décès.


Ces cinq « grands » pays, entre autres, menacent fortement la liberté d’expression. Point totalement paradoxal, les États-Unis, la plus puissante démocratie de la planète, souffre justement de trop de liberté d’expression, garantie par le 1er amendement (1791) de leur constitution. Cet amendement n’a que de peu de restrictions, ce qui fait que l’on peut parfaitement voir défiler librement des néonazis ou de suprémacistes blancs dans les grandes villes de l’État. Ou que les réseaux sociaux laissent filtrer à des millions d’Américains, souvent peu instruits ou désespérés par leur appauvrissement, des informations totalement fausses ou complotistes, incitant à la violence radicale ou à la haine viscérale. Il n’est donc pas totalement surprenant de voir le Capitole, le siège même des assemblées fédérales, envahi début janvier dernier par les supporters de Donald Trump, entraînant la mort de 5 personnes. Cela montre à quel point les démocraties sont fragiles.


L’Occident fragilisé


Reste la France qui n’est pas à l’abri non plus des atteintes à la liberté d’expression. Les multiples attentats terroristes que le pays connaît, notamment depuis 1995, mais surtout depuis 2015, ont multiplié les mesures gouvernementales pour assurer la sécurité des personnes et des biens : plan Vigipirate, proclamation de l’état d’urgence, et plus récemment proposition de loi relative à la sécurité globale. Avec à chaque fois des restrictions à la liberté d’expression : fouilles de citoyens, interdictions de manifester, de circuler, contrôles policiers et militaires d’un territoire, assignations à résidence, fermetures de certains lieux, perquisitions administratives sans l’accord de l’autorité judiciaire, projets de renforcement des pouvoirs de la police municipale, d’interdire de filmer des policiers, … Ces limitations peuvent conduire à des bavures ou des violences policières, ce qui a été le cas. Il faut donc rester très vigilant. Après tout, la démocratie en France est aussi une exception relativement récente à la règle, à l’échelle de la longue histoire de l’Hexagone, qui n’a connu quasiment que des régimes autoritaires.

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